5 idées reçues sur la thérapie brève

Emilie Lacape

5/13/202410 min read

Imaginez un cabinet de thérapie agréable, le genre d’endroit baigné de lumière, dans lequel on se sent immédiatement accueilli, et en confiance. Suria, une femme d’une trentaine d’années aux épaules alourdies par le poids du passé, vient de s’assoir face à la thérapeute au sourire engageant.

Suria a déjà fait une psychanalyse, alors elle commence à se livrer dans un long monologue, submergée par les souvenirs d’enfance qui, elle le croit, sont nécessaires pour comprendre d’où elle vient, qui elle est, avant d'envisager de commencer à changer quoi que ce soit.

A sa grande surprise, sa thérapeute l’arrête gentiment : "Je sens que tous ces souvenirs sont encore très vivaces dans votre esprit, et très douloureux pour vous Julie, malgré les années passées. Ce que je me demande, c’est à quelle fréquence ces souvenirs font irruption dans votre quotidien, et ce que vous faites lorsqu’ils se présentent à vous?"

Et ainsi, la thérapeute recentre délicatement Julie dans l’aujourd’hui et maintenant. Car plutôt que de plonger dans les méandres du passé, la thérapeute l'encourage à se concentrer sur ses difficultés présentes, et la façon dont l’omniprésence du passé y contribue peut-être...

C'est ainsi que débute la véritable essence de la thérapie brève, une approche incroyablement puissante pour le changement, née dans la seconde moitié du XXe siècle, mais encore profondément méconnue et mal comprise.

Les préjugés qui entourent la thérapie brève peuvent dissuader de l'explorer comme option pour dépasser ses difficultés et retrouver l’équilibre, alors qu’il s’agit d’une alternative efficace aux thérapies de long cours.

Dans cet article, je vous propose donc d’examiner cinq idées fausses sur la thérapie brève, afin de comprendre ce qu’elle est réellement… et ce qu’elle n’est pas :

1. La thérapie brève ne peut pas résoudre des problèmes complexes

2. Les problèmes reviennent à la fin

3. La thérapie brève néglige l’importance du passé

4. La thérapie brève est basée sur des techniques impersonnelles

5. La thérapie brève n'est pas adaptée à tout le monde

Première idée reçue : La thérapie brève ne peut pas résoudre des problèmes complexes

Le premier préjugé sur la thérapie brève, c’est qu’elle ne fonctionne que pour les difficultés simples, comme le traitement des phobies ou la gestion du stress et des émotions.

Autrement dit, la thérapie brève aiderait à atteindre un mieux-être, mais ne serait pas à même de traiter des vrais problèmes de santé mentale comme la dépression, le symptôme du stress post-traumatique, ou encore le trouble obsessionnel compulsif...

Rien n’est moins vrai.

Dans la deuxième moitié du XXe siècle, des psychothérapeutes de différentes écoles thérapeutiques ont commencé à s’intéresser à la durée des psychothérapies. A l’époque, la psychanalyse constitue l’approche psychothérapeutique dominante et la durée des traitements, qui pouvait dépasser plusieurs années, commençait à poser question, au vu de l’engagement temporel et financier qui était demandé au patient...

Mi XXème siècle, un champ de recherche et d’expérimentation voit le jour autour d’une question simple : comment aborder la thérapie de façon à en diminuer la durée moyenne ? Dès 1965, un Centre de Thérapie Brève est officiellement créé au sein du Mental Research Institute de Palo Alto dans le but d’élaborer des méthodes thérapeutiques visant à soulager les patients en une dizaine de séances. En s’appuyant sur l’approche systémique et stratégique qui est au fondement de l’Ecole de Palo Alto, la thérapie brève est née.

Pour cela, l’approche systémique et stratégique se focalise sur un objectif clair, qui est de dépasser une difficulté présente. La tradition psychanalytique s’interrogeait sur le pourquoi des situations, ce qui pouvait mener à une longue introspection et une revisitation sans fin du passé. Centrée sur l’action, la thérapie brève s’interroge quant à elle sur comment sortir des problèmes présents.

Par exemple, un monsieur à la retraite vient consulter pour des problèmes de sommeil. Il a tout essayé, et rien ne fonctionne, sauf les somnifères qui l'abrutissent. Il est épuisé, et au bord de la dépression. En explorant le contexte, on s'aperçoit que ce monsieur a perdu sa femme et ne cesse de reculer le moment d'entamer les démarches administratives pour officialiser le décès. Comme cette procrastination ne lui ressemble pas, il culpabilise sans parvenir à faire autrement, car les insomnies l'épuisent. En thérapie brève, nous allons donc nous focaliser sur sa demande (dormir) tout en l'aidant à faire face au deuil et aux démarches qu'il repoussait de plus en plus difficilement.

Deuxième idée reçue : Les problèmes reviennent après une thérapie brève

Réglons tout de suite cette idée. Qu’une thérapie dure 10 séances ou plusieurs années, il peut arriver qu’un problème réémerge après la fin de l’accompagnement. Car, quelle que soit son approche, nul thérapeute n’a de baguette magique.

Maintenant, pour parler spécifiquement de ce qui nous intéresse, cette croyance revient à penser que la thérapie brève est une approche superficielle qui s’attaque aux symptômes, mais ne prend pas en compte les problèmes sous-jacents. Et donc que les problèmes traités en thérapie brève reviennent à la charge une fois la thérapie terminée.

Pour celles et ceux qui s’intéressent à la nature des sujets pouvant être traités par la thérapie brève, je renvoie aux travaux du Professeur Nardone, au centre d’Arezzo (Italie). Dérivée de l’Ecole de Palo Alto, le Professeur Nardone a développé au fil des décennies la thérapie stratégique qui se fait fort de soigner n’importe quel trouble (trouble de l’humeur, trouble du comportement alimentaire, trouble obsessionnel compulsif, etc.) en dix séances exactement.

Ce qui est peut-être important à comprendre ici, c’est la différence fondamentale de présupposé entre thérapie de long cours et thérapie brève.

Une thérapie de long cours repose sur l’idée qu’il faut d’abord comprendre le passé pour pouvoir agir sur le présent. Une thérapie brève soutient que pour changer le présent, il faut surtout changer ce qu’on fait pour tenter de faire évoluer la situation. Car bien souvent, c’est précisément ce qu’on fait pour tenter de régler une difficulté qui l’aggrave.

Par exemple, en thérapie brève, on invite une personne souffrant de phobie sociale sévère à comprendre comment l’évitement systématique de toute situation sociale contribue à faire grandir sa phobie. Parallèlement au travail de prise de conscience, qu’on appelle aussi restructuration cognitive, la thérapie brève amène la personne à faire progressivement face à ses peurs à travers une exposition graduelle. La personne va donc vivre des expériences émotionnelles correctives tout au long de la thérapie, qui vont lui permettre de sentir qu’elle est bel et bien en train de dépasser réellement son problème.

En fin d’accompagnement, une thérapie brève comporte toujours une phase de consolidation qui permet d’éviter les rechutes et s’assurer que le changement intervenu sur les perceptions et les règles du jeu relationnel est durable. Cette étape est essentielle pour vérifier que le problème sous-jacent, s’il y en avait un, est bien réglé.

Troisième idée reçue : La thérapie brève néglige le passé

Autre idée fausse, celle que la thérapie brève néglige l'importance du passé dans la compréhension des problèmes présents. C’est loin d’être le cas : bien évidemment, la thérapie brève intègre l’impact l'impact du passé dans l’analyse du présent.

Mais en thérapie brève, on considère qu’il n’y a pas de déterminisme. Pour ne donner qu’un exemple, un même événement traumatisant peut être vécu de différentes manières, et ne va pas nécessairement déboucher sur un trouble du stress post-traumatique. Boris Cyrulnik est revenu maintes fois sur ce fait, qu’il a nommé résiliencei, et sur lequel tout le monde s’accorde aujourd’hui.

En thérapie brève, on considère que c’est moins les événements eux-mêmes que la perception qu’on en a, qui détermine comment on se sent, comment on se comporte, et comment on interagit avec les autres.

Par conséquent, au lieu de se focaliser sur le passé, la thérapie brève se concentre sur l’aujourd’hui et maintenant en modifiant les schémas de pensée, de comportement et d’interaction, pour retrouver un équilibre émotionnel ou relationnel.

Mettons que, confrontée à des problèmes de confiance en elle et de relations interpersonnelles tumultueuses depuis toujours, une jeune femme entame une thérapie brève. Plutôt que de se focaliser sur les souvenirs difficiles du passé, le thérapeute utilise des techniques axées sur le présent pour aider cette jeune femme à reconnaître et modifier ses schémas de pensée et ses comportements dysfonctionnels. Ce faisant, la jeune femme prend conscience de sa marge de manœuvre pour faire évoluer les choses, et reprend peu à peu le contrôle de sa vie.

Il est important de le dire, le ressassement du passé peut aussi précisément être l’un des mécanismes qui contribuent aux difficultés de la personne. A vivre en regardant dans le rétroviseur, il n’est pas évident d’avancer.

Quatrième idée reçue : La thérapie brève remplace le transfert par des protocoles impersonnels

La notion de transfert est un concept issu du vocabulaire psychanalytique qui désigne le processus au cours duquel des sentiments ou désirs du sujet préexistant à l’analyse se trouvent reportés sur l’analyste. Personnellement, je crois que la notion de transfert (et de contre-transfert) illustre surtout la relation de dépendance qui s’installe à mesure des années entre analysant et analysé.

En réalité, de nombreuses études montrent que, quelle que soit l’approche privilégiée, la qualité de la relation thérapeutique constitue le facteur principal de ré de la thérapie ii. L’empathie, la congruence et le regard inconditionnel de la part du thérapeute constituent les piliers sur lesquels va s’appuyer l’alliance thérapeutique entre le thérapeute et la personne. En effet, le sujet de la thérapie doit se sentir en confiance, comprise, et non jugée par le thérapeute.

La personnalisation de toute approche en thérapie brève est donc systématique, quand bien même le ou la thérapeute utilise des protocoles (comme c’est le cas avec la PNL ou les TCC par exemple).

Simplement, dans une thérapie brève, le ou la thérapeute n’a pas vocation à servir de béquille à la personne qui consulte pendant des mois ou des années. Son rôle est plutôt celui d’un guide, une ressource momentanée dans le parcours de vie de la personne.

Si une femme atteinte de trouble anxieux généralisé cherche de l'aide auprès d'un thérapeute pratiquant la thérapie brève, il est bien évident que sans relation thérapeutique chaleureuse, empathique, et centrée sur ses besoins, la thérapie ne va pas pouvoir se faire.

Mais en thérapie brève, on prend toujours soin de favoriser et renforcer l’autonomie de la personne, afin qu’elle se sente actrice et responsable de tous les changements obtenus.

Cinquième idée reçue : La thérapie brève n'est pas adaptée à tout le monde

La thérapie brève est efficace pour une grande variété de problèmes émotionnels, comportementaux et relationnels, ainsi que pour un large éventail de personnes, quels que soient leur âge et leur situation. Mais comme toute forme de thérapie, il se trouvera certainement des personnes auxquelles la thérapie brève ne convient pas.

Par exemple, si vous souhaitez commencer une thérapie dans le but de faire un grand travail d’introspection et d’exploration de votre passé, il est évident que la thérapie brève ne sera pas adaptée à votre démarche.


En effet, en thérapie brève, on se focalise sur une difficulté (personnelle, professionnelle, relationnelle) rencontrée ici et maintenant, pour dépasser le probllème le plus rapidement et le moins douloureusement possible.

Par exemple, un adulte confronté à des problèmes de stress au travail cherche de l'aide auprès d'un thérapeute pratiquant la thérapie brève. En quelques séances, il apprend des techniques de relaxation et de gestion du stress. Il apprend aussi à changer sa façon de se positionner pour mieux répondre aux défis professionnels qu’il rencontre.

La thérapie brève est donc particulièrement indiquée pour les personnes qui souhaitent rester maître du processus de changement.

En conclusion

La thérapie brève est une approche extrêmement efficace pour aborder une large gamme de problèmes émotionnels, comportementaux, relationnels. En démystifiant ces idées reçues courantes, j’espère encourager davantage de personnes à explorer cette option de traitement, moins onéreuse et plus brève que les thérapie au long cours.

Il existe de nombreuses écoles ou approches en thérapie brève : l’approche systémique et stratégique de Palo Alto, l'approche stratégique de Giorgio Nardone, les TCC (Thérapies cognitivo-comportementales), l’hypnothérapie, la PNL (Programmation neuro-linguistique), l’EMDR (Eye Mouvement Desensibilisation and Reprocessing), les thérapies orientées solution, la résolution émotionnelle TIPI…

Certains thérapeutes proposent une approche intégrative de la thérapie brève. Formés à différentes écoles de thérapie, ces thérapeutes sont plus susceptibles d’avoir une démarche globale et sur mesure, puisqu’ils choisissent les outils les mieux adaptés en fonction des cas particuliers.

Pour aller plus loin

Vous pouvez consulter l'entrée Thérapie brève de Wikipedia

(https://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Th%C3%A9rapie_br%C3%A8ve&veaction=edit&section=3)

Ou l'article Thérapie brève proposé par le site Psychologie.net. https://www.psychologue.net/therapie-breve

iPour explorer le concept de résilience développé par Boris Cyrulnik, vous pouvez consulter l’éclairant entretien publié par la revue CAIRN, disponible ici https://www.cairn.info/revue-spirale-2001-2-page-77.htm

iiPour approfondir le sujet de la relation thérapeutique vous intéresse, vous pouvez lire les résultats de l’enquête sur l’état de la recherche en matière de relation thérapeutique, menée par Jerold D. Bozarth, Noriko Motomasa et disponible ici https://www.cairn.info/revue-approche-centree-sur-la-personne-2014-1-page-58.htm